6 febbraio 2007

"E pur si muove"


Davantage que ceux d’autres novateurs, les mots-clés saussuriens, observés au grand jour d’une histoire désormais presque séculaire, ont un aspect bizarre et paradoxal. Sporadiquement bien compris, ils ont de temps en temps libéré la discipline de certaines des ses entraves ancestrales. Régulièrement mal compris, comme le note déjà Engler (Remarques sur Saussure, son système et sa terminologie, CFS 23, 1966), ils ont fini par revitaliser ces entraves, en le devenant eux-mêmes par contagion. «Synchronie», «diachronie», «langue», «parole» etc. sont des cas exemplaires de ces vicissitudes. Aucune surprise, d’ailleurs : la linguistique est une discipline for the happy few (autrefois bien davantage qu’aujourd’hui, évidemment). À l’instar de Malraux, on sait bien toutefois quel genre de majorité se cache toujours dans toute minorité éclairée. Et la communauté scientifique des linguistes n’a jamais échappé à cette règle.
Parmi les mots saussuriens, «système» a un relief spécial, du fait qu’il est le premier qui apparaît dans son œuvre. Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes est le titre marquant son début et la position de «système» n’aurait pas pu y être plus forte, ce qui fait exclure l’hypothèse d’un hasard. Au contraire, on n’exagère pas en affirmant que «système» est le premier mot articulé par le (très jeune) savant genevois, la première et, à vrai dire, la dernière fois qu’il ouvra sciemment la bouche, et que, donc, sa parole et son enseignement commencent et finissent par là. Et que par là commence et finit donc sa fortune, dans ce qu'elle a eu d'heureux ou de malheureux.
Situation hors de l’ordinaire, que de confier sa destinée à un mot et dont Saussure était assez conscient, pour en fournir sans détour une justification : «Étudier les formes multiples sous lesquelles se manifeste ce qu’on appelle l’a indo-européen, tel est l’objet immédiat de cet opuscule : le reste des voyelles ne sera pris en considération qu’autant que les phénomènes relatifs à l’a ne fourniront l’occasion. Mais, si arrivés au bout du champ aussi circonscrit, le tableau du vocalisme indo-européen s’est modifié peu à peu sous nos yeux et que nous le voyons se grouper tout entier autour de l’a, prendre vis-à-vis de lui une attitude nouvelle, il est clair qu’en fait c’est le système des voyelles dans son ensemble qui sera entré dans le rayon de notre observation et dont le nom doit être inscrit à la première page» (Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes. Dans: Recueil des publications scientifiques de Ferdinand de Saussure, Genève : Sonor 1922, p. 3).
Et si l’on considère ce passage en profondeur, on s’aperçoit que sa concision dicte à jamais et à part entière le programme théorique et la démarche méthodologique de la science du langage. On s’aperçoit surtout que, loin d’être statique et de désigner ontologiquement un nouvel objet supposé du monde linguistique (comme, par exemple, l’ «indo-européen», les «lois phonétiques», «l’analogie», les «sonantes», le «phonème», les «prototypes», la «structure syntagmatique» etc.), la notion de «système» vient qualifier dans son dynamisme une façon d’appréhender le processus continuel qui, d’après Wilhelm von Humboldt, est en même temps le ‘se-faire’ du langage et le ‘se-faire’ de la perspective scientifique rationnelle qui le concerne. Et il s’agit là du seul isomorphisme fonctionnel compatible avec l’attitude strictement expérimentale que le jeune Saussure destinait à sa discipline à venir, à laquelle pourtant dans la pure conscience et avec la spectaculaire prévoyance de sa pleine maturité il n’assignait pas un futur certain : «Faut-il dire notre pensée intime? Il est à craindre que la vue exacte de ce qu’est la langue ne conduise à douter de l’avenir de la linguistique. Il y a disproportion, pour cette science, entre la somme d’opérations nécessaires pour saisir rationnellement l’objet, et l’importance de l’objet…» (Écrits de linguistique générale, S. Bouquet et R. Engler (éds). Paris : Gallimard, p. 87).
Dans l’esprit de Saussure, la notion de «système» naissait donc en fonction d’une recherche que l’on ne pouvait et ne pourrait pas qualifier de diachronique ni de synchronique sans la défigurer. Toutefois, par réaction avec les dégénérescences ontologiques de «synchronie» et de «diachronie», malencontreusement très populaires, elle s’est rapidement métamorphosée en fétiche. De cette dérive, Roman Jakobson et les autres auteurs des «Thèses» pragoises eurent une conscience critique précoce et la précoce subtilité de comprendre que leur polémique ne visait pas Ferdinand de Saussure mais «l’école de Genève», dont Saussure n’a manifestement jamais fait partie : considération banale qui vaut aussi et généralement (on ne devrait jamais l’oublier) pour la linguistique, justement, post-saussurienne et pour ses fastes.
«Système» dans sa valeur fonctionnelle, non-ontologique, ultra-holistique et sous sa dimension dynamique est donc le noyau générateur d’une linguistique expérimentale à faire redémarrer.

2 commenti:

Stephan Wilhelm ha detto...

Je regrette fort de ne pas lire l'italien. Si tous vos posts sont de cette qualité - ce dont je ne doute pas -, je manque alors beaucoup. Bon courage et bonne continuation de ce blog, que je fréquenterai désormais assidûment.

Apollonio Discolo ha detto...

Merci, M. Wilhelm.